Sélectionner une page

Créer du lien entre femmes dans un monde qui nous divise

Par Thaïs Roth-Mattone le 30/01/2026

Créer du lien entre femmes dans un monde qui nous divise

Ou pourquoi on a décidé d’appuyer sur pause, ensemble.


Une société qui nous veut performantes, solitaires et toujours fortes

Depuis l’enfance, on nous apprend à être gentilles, efficaces, prévenantes, discrètes. Mais surtout : autonomes. Ne pas déranger. Ne pas trop demander.
Sourire même quand ça va mal. Tout porter sans se plaindre. Et surtout, ne pas dépendre des autres. C’est comme ça qu’on devient « admirables ». Mais à quel prix ?

Demander de l’aide est vu comme un aveu de faiblesse. Parler de sa fatigue, de ses limites, comme un défaut à corriger.
Alors, on s’épuise. Et on se tait.
On croit qu’on est seules à vivre ça.
Mais cette solitude-là, ce n’est pas un hasard.


Ce n’est pas une coïncidence. C’est voulu.

Cette solitude n’est pas une faiblesse personnelle. Un défaut qui vient de nous et qu’on devrait changer pour être plus aimable.
Elle n’est pas un « problème à régler » à coups de développement personnel ou de méditation.
C’est une stratégie diffuse dans toutes les couches de la société. Peut-être un des outils du patriarcat.

Un moyen de nous désolidariser en nous mettant en concurrence. Quelque chose qui fait qu’on a appris à se méfier les unes des autres, à se comparer. Une habitude inconscience qui rend nos réussites solitaires, nos vulnérabilités honteuses, nos savoirs illégitimes.

Parce qu’une femme seule, elle doute.
Une femme isolée pense que son mal-être est individuel. Que c’est elle le problème, qu’elle n’est pas assez bien pour se prêter au même jeu que toutes les autres. 
Mais quand les femmes se retrouvent, les pièces du puzzle se recollent.

On réalise que ce qu’on vit n’est pas anormal, c’est systémique.
Et on commence à vouloir changer les règles du jeu.
Ensemble.


Ce qu’on a vécu au Village des Femmes

Quelques mois après la création du collectif, on a mis le doigt sur quelque chose de fort.

On avait organisé, préparé, planifié… On essayait de se mettre en commun pour faire fructifier nos entreprises. On créait des propositions, de la structure, pour pouvoir être plus visibles ensemble, plus productives. 

On travaillait bien ensemble, c’était porteur, mais on commençait à sentir une sorte d’essoufflement, difficile à nommer, insaisissable. 

Un jour, lors d’une de nos rencontres on s’est rendu compte que malgré nos partages en cercle qu’on pensait profonds, on n’avait pas osé se dire l’essentiel.
On n’avait pas osé nommer nos besoins, nos limites, nos douleurs. Ce qui nous posait vraiment des difficultés dans nos vies à chacune et dans l’articulation entre nos vies pros et persos.

On s’est regardées, et on a vu qu’on n’avait pas demandé d’aide, alors qu’on en avait besoin. Pas osé se dire quand on n’en pouvait plus. On a enfin vu qu’on avait toutes gardé le masque, même entre nous. Même nous, féministes, avec toutes les théories qui étaient les nôtres. On a vu qu’on n’osait pas la montrer notre vraie vulnérabilité. Parce qu’on était dans un espace entre professionnelles, donc on devait se montrer responsables, capables de gérer… 

Et pourtant… derrière les sourires, on traversait les mêmes tempêtes.

Ce jour-là, on a compris une chose précieuse :
avant de créer des projets ensemble, il nous fallait se créer comme groupe. Humaines. 
Un groupe où on peut exister en entier, avec nos élans, nos doutes, nos silences, nos trop-pleins et nos absences.


Faire groupe, c’est déjà résister

Alors on a levé le pied.
On a décidé de ralentir.
Pas parce qu’on abandonne quoi que ce soit — mais parce que prendre soin du lien, c’est fondamental. Et qu’on ne peut pas créer de la vraie valeur, porter des projets sur le long terme, ni être productives de manière écologique pour toutes si on est pas en confiance dans le lien. 

On a choisi de prendre le temps de se raconter. De dire nos failles, nos peurs, nos doutes, nos limites, là où on sait qu’on devrait mais qu’on n’y arrive pas. On a pris des heures pour faire des cercles de paroles plus décousus, sans timer pour être « équitable ». Sans volonté d’être efficace. On a laissé le temps aux coeurs de s’ouvrir, aux mots de se déplier et de se déposer. 

C’est un choix politique.
Un refus de la performance.
Un refus de l’oubli de soi au nom du collectif.
Un refus de recréer, même en intention féministe, les schémas d’invisibilisation et de sacrifice. De créer un groupe qui engendre, même sans le vouloir, du validisme, du perfectionnisme, de la culpabilité.

Parce que faire groupe, ce n’est pas aller toutes à la même vitesse.
C’est apprendre à s’accueillir dans nos écarts.
À se soutenir sans se forcer.
À tisser un espace où chacune peut être elle-même.

Pour pouvoir travailler ensemble sur des projets porteurs sans se faire du mal.


À quoi ça ressemble, concrètement ?

🔹 Une qui dit « je suis fatiguée », et les autres qui répondent « ok, de quoi tu as besoin ? »
🔹 Une qui avoue « je n’ai pas les mots », et on l’accueille dans son silence.
🔹 Une qui dit « je devrais savoir vous demander, où le faire moi-même, mais je n’arrive ni à faire l’un, ni à faire l’autre », et ça devient une évidence qu’on va le faire à sa place.
🔹 Une qui a besoin d’être discrète, et qu’on n’oblige pas à parler.
🔹 Une autre qui a besoin de rire fort, de danser, d’exister pleinement, et qu’on laisse rayonner.

Et c’est là, peut-être, que naît la vraie force.

Pas dans nos compétences, nos bilans ou nos projections.
Mais dans notre capacité à être là les unes pour les autres.
À nous choisir. À nous accueillir entières.
À ne plus reproduire entre nous les dynamiques d’un monde qu’on souhaite dépasser.

Ce qu’on veut bâtir au Village des Femmes, c’est ça.
Un lieu où l’on réapprend à faire collectif, dans la douceur et la vérité.
Un espace pour se réapproprier les savoirs, les corps, les voix, les liens.
Un terreau fertile pour semer, ensemble, des graines de révolutions bien utiles.

🌸 Thaïs

THAÏS ROTH-MATTONE

DOULADILUNE

Paysanne-herboriste & thérapeute

https://douladilune.com

Instagram : https://www.instagram.com/douladilune/